Editorial    Article du: Lundi 04 Mai 2009

Le discours clair-obscur
Rien de nouveau sous le soleil abidjanais. Se prononçant sur les appels de plus en plus pressants de la classe politique ivoirienne, des Nations Unies et de certaines puissances occidentales, le chef de l’Etat, Laurent Gbagbo, a parlé. Son adresse n’a pas pris les allures d’un discours solennel dont la teneur l’engagerait. Gbagbo a plutôt accordé une interview à la télévision nationale. Un choix qui contraste avec le climat de ces derniers jours, entièrement captivé par le débat sur le projet de décret que lui a transmis la Commission électorale indépendante (CEI). Gbagbo a donc répondu aux questions des journalistes, sans forcement donner suite aux préoccupations de ses compatriotes qui continuent de scruter l’horizon à la recherche d’un date « D », pour la tenue du premier tour du scrutin présidentiel, censé leur donner un Président légitime. A la clé, le nouveau discours du chef de l’Etat pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Un discours alambiqué, parce que à la fois difficile à émettre et à comprendre. Cependant, ce discours a le mérité de dévoiler les intentions réelles de celui qui le tient. Des leçons peuvent être tirées de cette intervention présidentielle.
D’abord, autant dans la forme que dans le fond, le chef de l’Etat a voulu montrer à l’opinion nationale et internationale qu’il demeure la clé de voûte du système et du processus. Conformément à l’esprit des accords signés, de Marcoussis à l’Accord politique de Ouagadougou (APO), en passant par Pretoria, l’architecture institutionnelle a mis la Primature au cœur du système politique et la CEI au centre de l’organisation des élections. En lui demandant de fixer la date du scrutin, les opposants et la CEI ont donné à Gbagbo des pouvoirs qui ne sont les siens.
Ensuite, Laurent Gbagbo a semblé dire aux Ivoiriens que pour les élections présidentielles, il faudra passer après...2009. Pour paraître politiquement correct dans ses prises de position il a indiqué que les élections pourraient avoir lieu cette année. Toutefois, le chef des Refondateurs a aussi donné un message pas difficile à décoder : “la balle n’est pas dans mon camp. Ce sont les Forces Nouvelles qui refusent de désarmer”. Un débat que l’on croyait abandonné depuis la conclusion de l’APO et son quatrième Accord complémentaire qui ont eu le mérite de définir, dans les moindres détails, un chronogramme du processus de sortie de crise et un mode opératoire des opérations de désarmement. Il s’est gardé lui-même, de dire que près de quatre décrets sont sur sa table en attente de sa signature concernant les grades des soldats FAFN et la mise en place de la nouvelle armée. Le chef de l’Etat, évidemment, s’est présenté comme celui qui a tout donné, et qui, serein, attend que les FN désarment. La pression, après cette interview arrangée, serait sur Guillaume Soro et ses hommes.
Conséquence : comme le serpent qui se mort la queue, la Côte d’Ivoire n’est pas prête de voir le bout du tunnel en cette année. Gbagbo aurait alors atteint son objectif. Ses références à la Constitution et l’évocation sans cesse de son Article 48, sont un signe. Depuis son adresse à la nation à l’occasion de la fête de l’indépendance en 2005, son discours tourne et se retourne invariablement dans le même sens : « J`ai été élu et j`exerce un pouvoir légitime et légal. La Constitution de la Côte d`Ivoire prévoit les cas où les élections ne se tiendraient pas. La Constitution ne peut pas avoir prévu les cas où les élections ne se tiendraient pas sans prévoir en même temps comment régler de tels cas. Et c`est pourquoi la Constitution prévoit que le Président de la République adresse un message à la nation pour indiquer les circonstances qui font obstacle à la tenue des élections et demeure en fonction...».
On le voit, le Président Gbagbo contrôle le jeu parce qu’il a les cartes en mains. Aussi parce que tous, opposants, Facilitateur, FN, ont accepté de les lui donner. Son parti l’a désigné en 2008 pour être son candidat, à Yamoussoukro. Mais tout dans son attitude, montre que Gbagbo n’est pas prêt de lâcher ses acquis pour une élection qu’il est sûr de ne pas pouvoir remporter. Les enjeux sont donc connus et énormes pour lui : l’élection présidentielle mettra à nu son incapacité à gouverner et à définir un programme ambitieux pour la Côte d’Ivoire ; elle sera aussi l’occasion, pour la communauté nationale et internationale de savoir le poids réel de chaque candidat en lice. Mais, surtout, elle donnera la possibilité aux Ivoiriens de sanctionner sept années de gestion épouvantable des affaires publiques. Le chef de l’Etat en est conscient.
Les opposants sont dans les starting-blocks. Ils se sont mis dans la posture de candidats prêts à affronter les urnes et attendent. Il reste songeur, dans les vestiaires. Mais cette situation d’incertitude ne doit plus durer. Il est temps, à moins de six mois d’octobre 2009, que tous les Ivoiriens soient fixés. Par son discours où il semble vouloir une chose et son contraire, Gbagbo attire, contre lui, peut être sans le savoir, la colère du temps. En surfant à dessein sur le clair-obscur, il laisse le champ à l’incertitude et fait courir de gros risques au pays
PAR CHARLES SANGA
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