Vendredi 03 Février 2012
   Editorial    Publié le: 22/08/2010
“Côte d’Ivoire, poudrière identitaire”
En 2001, L’ONG belge “Prévention génocides”, a tenté d’expliquer les origines, les manifestations et les effets, sur le tissu social ivoirien, du concept de pureté identitaire qu’est l’ivoirité. Un film documentaire, “Côte d’Ivoire, poudrière identitaire”, a été réalisé après les enquêtes de terrain. Il a pointé du doigt les risques des discours d’exclusion, « ethnicistes » et xénophobes qui se développaient depuis près d’une décennie dans notre pays. Depuis la mort du Président Houphouët-Boigny, une lutte acharnée pour le pouvoir avait amené des dirigeants politiques à créer une idéologie de propagande pour faire naître dans les esprits, l’idée de deux blocs identitaires : d’une part, les Ivoiriens « vrais », « à 100% », « de souche » ou « d’origine multiséculaire » et, de l’autre, les Ivoiriens « douteux », de « circonstance », assimilés aux « étrangers » et présentés comme « impurs », « menaçants », « envahissants », « fraudeurs ».
Ce film témoignait de la violence d’une situation, et cela bien avant que celle-ci ne fasse la une de l’actualité, en septembre 2002. Il a été diffusé par la télévision ivoirienne en août 2001 et a contribué au débat national pendant des mois. La télévision nationale ivoirienne s’en était saisie pour convier sur un plateau dénommé « raison d’Etat », certains esprits illuminés, qui ont préféré démonter le film, au lieu d’en tirer les enseignements face à la pertinence du sujet qu’il traitait. Le documentaire nous aidait à comprendre les racines du mal qui ronge un pays autrefois réputé pour sa croissance, son hospitalité, la joie de vivre qu’il offrait à ses populations, aussi bien les Nationaux que les Etrangers.
Neuf années sont passées et la Côte d’Ivoire donne l’impression de faire du surplace. Si elle ne s’enfonce pas d’avantage.
Impossible, en effet, de faire semblant et de se voiler la face : le mercure social prend à nouveau de la hauteur. Les accords de paix, signés de Marcoussis à Ouagadougou en passant par Pretoria ou Accra, avaient paru indiquer une sortie de crise par un règlement consensuel de la question de l’identification, de l’identité et de la nationalité, principales pommes de discorde ayant entraîné le chute du pays dans une violence aveugle. Plus d’une décennie après, le constant est désespérant. Sur le fond, rien ne semble réglé. Les acteurs politiques restant les mêmes, l’enjeu, la conquête ou la conservation du Pouvoir, n’a guère varié d’un iota. Le pays qui croyait amorcer, sereinement, le dernier virage devant conduire à l’élection présidentielle, censée effacer les stigmates de la mascarade électorale à la suite de laquelle des soldats ont porté Laurent Gbagbo au Pouvoir d’Etat, est encore empêtré dans la fièvre multiforme du tribalisme et de la poussée ethnique.
Face à la probabilité pour eux, de plus en plus évidente, de perdre le Pouvoir pour ne pas avoir su, pendant cinq années, le gérer, honnêtement et efficacement, Laurent Gbagbo et son clan, ont décidé d’entraîner dans leur chute, la Côte d’Ivoire. Alors que le peuple attend d’eux qu’ils lui développent une autre façon de faire la politique, celle qui consiste à mettre en avant les idées, les débats intellectuels, le projet de société et le programme de gouvernement au cœur des préoccupations, les Refondateurs penchent plutôt pour la destruction du pilier qui donne à la Côte d’Ivoire, sa place dans le concert des nations : l’unité nationale. Comme si le coup d’Etat de 1999, la chute honteuse de la junte militaire un an plus tard ou la guerre de septembre 2002 ne nous ont pas suffisamment instruits sur les dangers du discours tribal.
On fait arrêter des citoyens montrés à la face de la Nation comme des usurpateurs de la nationalité ivoirienne. Dans les villages, on a recours aux chefs, pour dire qu’un individu, parce que non natif du village, n’est pas Ivoirien. Comme par le passé, ce sont des pans de populations originaires du Nord qui se précisent comme les victimes de la folie électoraliste de la refondation.
La Côte d’Ivoire vient de célébrer son cinquantenaire. Cinquante années après que nous ayons eu l’opportunité de bâtir de nous-mêmes et par nous-mêmes, notre Nation, nous en sommes encore au stade primitif, c'est-à-dire, à s’entredéchirer sur des sujets surannés chez la plupart de nos voisins. Ceux qui s’y sont essayés avant la Côte d’Ivoire, comme le Burundi ou le Rwanda, par exemple, ont payé au prix lourd, les nuisances de la stratification. Il y a donc lieu de s’inquiéter quand, au plus haut niveau de l’Etat, des personnalités tiennent des propos attentatoires à la cohésion nationale. « Débusquez partout les fraudeurs », avait dit Laurent Gbagbo. Pour faire suite à ses propos, ses partisans à Divo, indiquaient en février : « la liste électorale provisoire est infestée et il faut la désinfecter par tous les moyens ». Des éléments des forces de l’ordre ne sont pas en reste : « Vous les Dioula-là, pourquoi voulez-vous être coûte que coûte des Ivoiriens ? Allez chez vous. Notre pays n’est pas un dépotoir », ont-elles lancé à des manifestants dans la même ville. On se souvient encore de ces propos ahurissants de la députée FPI, Odette Lohourougnon, au sein de l’hémicycle, à propos de ces « étrangers qui veulent envahir la Côte d’Ivoire et nous arracher notre pays. »
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. N’ayant pas à l’idée que partout dans le monde, les questions identitaires, ont conduit des peuples aux plus grandes tragédies, le FPI joue avec le feu. A doses perceptibles, le venin de la haine, de la xénophobie et du nazisme à l’ivoirienne est en train d’être injecté. Cela ne nous ramène-t-il pas à l’histoire de ce Rwanda d’avant avril 1994 où des citoyens étaient traités avec condescendance de « cafards » et « cancrelats » qu’il fallait éliminer ? La suite des événements dans ce pays est sue de tous. Est-ce ce que souhaitent les cadres du FPI ? Nous ne le croyons pas. Car, au Rwanda les bourreaux n’ont pu vaincre ceux qu’ils voulaient exterminer. Il faut faire attention. Car notre pays est une vraie poudrière identitaire, au bord de l’explosion. Plus que jamais, le sociologue Benoît Scheuer an eu raison de nous avertir.
PAR CHARLES SANGA


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