Mercredi 27 Aout 2008
   Editorial    Publié le: 15/06/2008
Ecran de fumée
C’est, peut être, le temps des changements. L’actualité politique et sociale des Ivoiriens s’enrichit de nouveaux projets : fluidité routière, lutte contre le racket, audition des responsables de structures dans la filière café-cacao. Le nouveau Laurent Gbagbo est là !
Après sept longues et exténuantes années au cours desquelles le chef de l’Etat s’est particulièrement illustré dans un immobilisme décapant, se permettant souvent de rabrouer ceux qui lui rappelaient la réalité du phénomène de la corruption au sein de notre Administration, Gbagbo semble s’être brusquement réveillé d’un profond coma.En tout cas, l’homme affiche le net sentiment d’avoir enfin compris que la gestion des affaires publiques ne saurait aller de pair avec la complaisance et la protection des proches.
Depuis quelques jours, il a lancé avec le procureur de la République, une sorte d’opération « manipulite» dans la filière café-cacao, véritable nébuleuse qui a eu raison de l’intrépidité de notre confrère Guy André Kieffer.

Mais aussi de l’inspecteur d’Etat, François Kouadio qui, voulant produire un rapport objectif sur la concussion opérée dans la filière par toutes les organisations vampires et budgétivore, s’est heurté à la machine à éliminer les empêcheurs de gouverner en rond, les fameux escadrons de la mort.
Une vingtaine de personnalités, toutes membres du parti politique du chef de l’Etat, certaines faisant partie de son dernier carré de proches, devraient avoir à répondre auprès d’un juge d’instruction, des accusations portées contre eux. Cette opération a été précédée depuis le début du mois, d’une autre, plus spectaculaire celle-là, supposée mettre fin au racket policier et militaire sur les routes ivoiriennes. Quelle mouche a donc pu piquer le chef de l’Etat pour qu’il s’engage, frontalement, à combattre les maux qui minent notre société. Lui qui, récemment, disait que c’était à leur tour, lui et ses proches, de se remplir les poches ?
A la vérité, Laurent Gbagbo veut soigner son image obscurcie. Les dernières études réalisées, soit à son initiative soit par ses opposants ou même parfois par des sources indépendantes, lui révèlent l’extrême impopularité de son action. Mieux, un détachement s’est opéré entre lui et le peuple ivoirien qui se sent trahi par un ancien opposant, qui a battu le pavé pour dénoncer la mal-gouvernance et qui, une fois au pouvoir, s’est fait roi de la prévarication des deniers publics en se faisant entourer d’une véritable camarilla, bourré de parents et amis, intouchables grilleurs d’arachides à la bouche pleine. Il fallait faire quelque chose. Sans y croire, Gbagbo s’est lancé dans cette opération de salubrité avec le soutien du procureur de la République, l’éternel enquêteur dont on ne sait jamais la fin des investigations.
Prenons le pari : les enquêtes ouvertes dans la filière café-cacao ne donneront rien, tout comme les mesures sur les routes ne tiendront que le temps que dure un feu de paille. Après l’effet médiatique recherché, de ces derniers jours, la fièvre tombera comme on en a vu bien souvent avec la justice ivoirienne. En fait, Laurent Gbagbo peut-il assister, sans compatir, à la mise en accusation et à la condamnation d’un Tapé Doh Lucien, tout puissant président de la Bource du café et du cacao, qui n’avait pas hésiter, sans l’avis des paysans, à lui remettre la bagatelle de dix milliards de francs CFA comme « effort de guerre », pour « acheter des armes afin de combattre les rebelles » ? C’était une action patriotique et au nom de la Patrie, tout était permis à une certaine époque de ce pays. Il en est de même pour Angéline Kili et autres Jean-Claude Bagnon, Firmin Kouakou, Prospère Tohouri.
Au nom de la Patrie, on refusait de regarder dans la bouche du grilleur d’arachides. Tous ces patrons des structures de la filière café-cacao se considèrent, à l’image d’un Charles Blé Goudé qui a mobilisé la rue où d’un Gossio Marcel qui a détourné les fonds publics du Port d’Abidjan pour le financement de certaines milices, comme les véritables piliers de la Résistance à l’envahisseur. Ils ont sauvé Laurent Gbagbo et ils s’en vantent. A la veille d’une échéance capitale, comme celle qui s’annonce pour le 30 novembre, le chef de l’Etat ne saurait prendre le risque de fâcher tout ce beau monde de sa tribu et de son parti. N’est-ce pas lui qui a arraché Gossio et le Gouverneur Amondji des griffes de la justice ? Mais, entre deux maux, il semble avoir choisi le moindre. Gbagbo a livré ses financiers en espérant, en retour, un retour en grâce au sein de l’opinion. Mais, il fera tout pour ne pas que les sanctions soient prononcées.
Le moindre indice palpable qu’il aurait pu donner à ses compatriotes pour leur dire qu’il combat, sans merci, l’impunité, la gabegie et la corruption, auraient été qu’il rouvre le dossier des déchets toxiques et ceux toujours présents dans les esprits, concernant le charnier de Yopougon et les tueries des 25, 26 et 27 mars 2005.
Mais, parallèlement à son opération de charme en direction de la communauté nationale, Laurent Gbagbo en conduit une autre en direction de l’extérieur. Le chef de l’Etat a décidé de faire mentir un François Holland qui continue de le reconsidérer comme « infréquentable », « extrémiste » et/ou « xénophobe ». En une semaine les deux capitales ivoiriennes ont accueilli plus d’événements d’importance qu’elles ne l’ont fait pendant sept ans: G77+ Chine, Medef, Grands projets, International Socialiste, etc. Naturellement, la visite du patron de la diplomatie française, programmée dans le sillage, apparaît comme le couronnement d’un certain « «repositionnement de la Côte d’Ivoire sur la scène internationale ». C’est un changement notable. Gbagbo lui-même ne disait-il pas que la Communauté internationale importait peu dans son action ? Là encore, il aura beau convoquer et présider réunions, conférences et colloques, il lui sera difficile de convaincre la communauté internationale de sa mue. En période électorale, tous les changements sont possibles. Mais, tout de même : autant on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps, autant on n’efface pas aussi brusquement d’un coup de pub, sept années de gestion, symboles de sa capacité à conduire les affaires publiques


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