Quatre jours ! Trois longues nuits déjà que Stéphane Guédé, Théophile Kouamouo et Saint-Claver Oula, ont passées dans les odeurs malodorantes de la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA). Leur bourreau est connu, c’est le Procureur de la République, Tchimou Raymond. Le crime des responsables du Nouveau Courrier, une rédaction supposée proche de la Refondation, est d’avoir ouvert les premières des 137 pages du « livre noir de la filière café-cacao ». Les journalistes, après convocation au Parquet ont été retenus, gardés à vue, puis mis sous mandat de dépôt, pour avoir refusé de révéler les sources du rapport confidentiel sur les résultats de l’enquête de la justice, qui dure depuis plus de deux ans.
Le Procureur Tchimou accuse officiellement nos confrères de « vol de documents administratifs ». En fait, un rapport déjà entre les mains du juge d’instruction, au cabinet du chef de l’Etat et, bien évidemment, au Parquet. Cette nouvelle trouvaille est une requalification de faits pour contourner la Loi sur la presse qui stipule, en son article 68, que «la peine d’emprisonnement est exclue pour les délits de presse ». Tchimou s’est donc rendu coupable d’abus, violant la quasi-« immunité » dont jouissent les journalistes ivoiriens dans l’exercice de leur profession, au bénéfice de la suppression de la peine privative de liberté prescrite par la Loi N° 2004 – 643 du 14 décembre 2004, portant régime juridique de la presse. Certes, une procédure judiciaire est en cours et elle appelle à la prudence en la matière. Mais, cela ne saurait, en aucune façon, jeter le discrédit sur le travail d’investigation mené par le Nouveau Courrier et salir des héros que l’on veut faire passer pour des zéros.
Ces journalistes seraient-ils devenus de vulgaires bandits, juste bons pour la prison ? De partout, la déception est grande et la condamnation du magistrat est unanime. Qu’est-ce que les journalistes ont donc fait, qui requiert une telle rigueur et une telle intransigeance de la part du Parquet ? Ont-ils reçu de l’argent du scandale? Ont-ils fourni de précieuses informations aux mis en cause ? Rien de tout cela. Ils ont, dans le cadre de leur travail qui est d’informer l’opinion sur la conduite des affaires de l’Etat, publié un document dont l’authenticité n’est même pas mise en cause. Mais on comprend bien que l’effort d’éclairage du public ne plait pas toujours à ceux dont l’intérêt manifeste est que, sur certaines affaires, le silence se fasse. Et, Tchimou qui donne de plus en plus à croire qu’il est de ce type de personne, devrait méditer cette bien belle pensée contemporaine : ce n’est pas en cassant le thermomètre de la vérité que l’on fera baisser la fièvre de la corruption.
Pourtant les exemples autour de lui, surtout avec le développement concomitant de « l’affaire Bettencourt », devraient amener le Procureur de la République à plus de mesure.
Mais, la colère du chef du Parquet ivoirien se comprend. En Côte d’Ivoire, des éditorialistes et hommes politiques nous l’apprenaient récemment, la corruption relève du « secret d’Etat ». Ainsi donc, en parler, sous quelques formes que ce soient, reviendrait à mettre en péril la stabilité de la République, à attaquer les piliers de l’Etat. Comme quoi, la corruption est désormais le quotidien des Ivoiriens, l’honnêteté étant devenue, hélas, l’exception. Au nom de ce principe qui veut que la vérité soit sue mais tue, le Procureur de la République s’attaque à un pilier fondamental de la démocratie, c’est-à-dire la liberté de la presse et aux journalistes qui la font vivre au quotidien. Si cette manœuvre passe, c’en est fini pour toutes les affaires sales pendantes auprès de la justice et dont le Procureur peine à trouver l’épilogue par des procès équitables.
La Côte d’Ivoire inquiète de plus en plus. Cette autre affaire Tchimou se pose, comme pour mettre de l’eau au moulin de ceux qui, comme nous, ont toujours, à travers leurs écrits, dénoncé la fâcheuse inclinaison du régime de la Réfondation à ne vendre que du vent. A quoi servent donc les lois, si elles sont votées pour ne pas être appliquées ? A quoi servent les promesses de campagne faites par Laurent Gbagbo, si la moralisation et la démocratisation de la société ivoirienne, ne sont qu’une vue de l’esprit ? A la vérité, l’initiative du Procureur de la République qui, en Côte d’Ivoire travaille sous l’autorité du pouvoir exécutif, donc du Chef de l’Etat, est en contradiction flagrante avec l’image que l’on a toujours voulu donner du régime en place.
La filière café-cacao, à en croire les toutes premières révélations du rapport, qui viennent en fait corroborer toutes les supputations et les révélations faites autour de sa gestion, est comme une chasse gardée depuis des années. Il n’y a pas que la prison pour ceux qui s’y aventurent. Guy André Kieffer, journaliste français, disparu depuis 2279 jours et l’Inspecteur d’Etat, Kouadio François en exil, ont payé de leur vie et de leur liberté pour avoir fouiné dans cette nébuleuse. Pourquoi donc autant de vagues autour d’une affaire qui est en instance de jugement?
A la vérité, comme les révélations de Mamadou Koulibaly qui, à ce jour, font tanguer le navire de la Refondation, le « livre noir de la filière café-cacao » n’est pas loin d’être la goutte d’eau qui l’aurait fait couler. De là à penser qu’entre le Nouveau Courrier et Mamadou Koulibaly, il y a une complicité active, il y a un pas que Tchimou et ses commanditaires n’ont pas hésité à franchir.
Dès lors, il est aisé de comprendre qu’en dessous de l’affaire, visible, de la violation de la liberté, se joue un autre épisode de la guerre, par seconds couteaux interposés, entre Laurent Gbagbo et le chef du Parlement qui, il l’a dit, entend secouer le cocotier de la Refondation par tous les moyens et le sortir de la saleté
PAR CHARLES SANGA