Mars 2004-février 2010. Six ans déjà qu’une grande partie du peuple ivoirien prenait la rue pour crier son ras-le-bol devant le blocage de la mise en œuvre des accords de paix.
Comme réponse à cette volonté populaire, Laurent Gbagbo n’avait rien trouvé de mieux que la répression. Bilan : plus de cent cinquante personnes assassinées, selon le rapport indépendant établi par l’ONU. Six ans plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les Ivoiriens sont encore dans les rues pour s’opposer à la dictature, les mains nues, face aux tueurs déguisés en soldats. Cette fois encore, la machine de la mort tourne à fond, emportant une douzaine d’entre eux.
Mais cette fois, les canons qui ont tonné n’ont pas seulement arraché la vie d’honnêtes citoyens, leurs bruits assourdissants ont également eu un autre effet : celui de galvaniser, de fortifier, réveiller la rage qui sommeillait en des milliers d’Ivoiriens face à un régime étourdi par l’ivresse du pouvoir. Et cette rage s’est exprimée dans toute sa vigueur, sa puissance même.
La résistance a donc eu lieu et plus rien ne sera comme avant. Assurément, un tournant dans la jeune histoire démocratique ivoirienne. Désormais et incontestablement, Il y aura un avant, et un après 12 février 2010. Laurent Gbagbo l’aura voulu ainsi. Lui qui, pendant huit semaines, a littéralement bloqué toute la Côte d’Ivoire. Pis, en a jeté un bon nombre dans les griffes meurtrières de sa soldatesque.
Cette nouvelle phase d’ébullition dans laquelle le chef de la Refondation a voulu faire basculer la Côte d’Ivoire est, semble-t-il, une parenthèse qui s’est refermée. Laissant derrière elle, tristesse, désolation et amertume. Inutile de s’appesantir sur le bilan macabre encore moins sur les enseignements de cette crise. Car, l’avenir est le plus important.
Après deux semaines d’un bras de fer qu’il a perdu, le ciel s’est dégagé au dessus de Gbagbo, laissant entrevoir les faiblesses de son système. En vérité, un régime vermoulu dans sa colonne vertébrale, quoique laissant l’apparence d’être solide, parce que arrogant et despotique. Le RHDP, à l’occasion, a montré à Laurent Gbagbo et à l’opinion internationale qu’il peut prendre son destin en main. Mais ce n’est pas tout. Il y a comme un goût d’inachevé dans le dénouement de la crise née de la double dissolution de la Commission électorale indépendante et du gouvernement. L’opposition ivoirienne a raté là, l’occasion de crever l’abcès. Car, tout le monde le sait, si Laurent Gbagbo a fait mine d’avoir reculé, c’est parce qu’il entend mieux sauter, demain. La finalité pour lui, étant le report de l’échéance électorale. Or, depuis 2005, cela n’a été que son jeu favori. La preuve est faite que le chef de l’Etat, aujourd’hui à la tête d’une véritable oligarchie qui l’a pris en otage, ne voudra aller aux élections que quand il sera sûr de les remporter. Les derniers événements le confirment. Laurent Gbagbo a un agenda secret.
Il y a quelques années, il se confiait à un journaliste français en lui disant être adepte de la « méthode Dos Santos », du nom du Président angolais, chef du MPLA, qui a passé une décennie au pouvoir sans élection, sous le prétexte d’un pays en guerre, alors que lui-même travaillait au maintien de la division, sabotant tous les efforts de paix de la communauté internationale. Gbagbo montre, ouvertement à tous, que les élections pourraient, au mieux pour lui, avoir lieu en octobre 2010, après qu’il eût célébré à sa façon, le cinquantenaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire (août) et bien avant, tiré les dividendes de la deuxième participation de l’équipe nationale de football à la Coupe du monde en Afrique du Sud (juin).
L’espoir né de la réinstallation de la CEI et du rétablissement du gouvernement selon l’esprit des accords de Linas Marcoussis et de Pretoria, va s’envoler très vite, laissant la place à l’angoisse. L’équation à laquelle chacun doit réfléchir, dès cet instant, est celle-ci : comment empêcher Laurent Gbagbo de continuer à mener le processus à son rythme ? La communauté internationale doit être mise devant ses responsabilités. Car, rappelons-le, c’est sous son souffle que la classe politique a accepté une rallonge exceptionnelle du mandat de Laurent Gbagbo. La résolution 1633 du Conseil de sécurité prise à cet effet est très claire : « Laurent Gbagbo demeure chef de l’Etat à partir du 31 octobre 2005, pour une période n’excédant pas douze mois ». C’est donc grâce à l’ONU qu’il est à son poste. On ne comprend d’ailleurs pas le silence dans lequel s’est muré le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, Y-J. Choi quand on sait qu’il a un rôle de certificateur à exercer. La liste électorale actuellement malmenée par le clan présidentiel, attend d’être attestée avant d’être mise en coffret. L’ONU doit arrêter de faire semblant. Il faut une Résolution pour limiter la durée de la transition. Mais surtout celle du mandat de Laurent Gbagbo à la tête de l’Etat dans le temps.
On entend de partout que le nouveau cheval de batail de tous, c’est « la consolidation des acquis ». Que renferme cette requête qui sonne désormais comme un slogan ? Le principal acquis, c’est clairement le processus d’identification des électeurs et de la population qui a coûté, aussi bien au contribuable ivoirien qu’à la communauté internationale, plus de 100 milliards de FCFA. Cette opération ne saurait être passée par perte et profit. Or, dès l’instant où les lieutenants de Laurent Gbagbo annoncent qu’il faille remettre en cause la liste provisoire en la « désinfectant », en la « nettoyant » car disent-ils, elle est composée d’étrangers et de fraudeurs, cela est porteur de dangers. Une telle volonté ne pourra qu’exacerber, encore une fois, les tensions sociales. Car, aucun Ivoirien d’où qu’il soit, ne se laissera abusivement privé de ses droits.
A y voir de près, c’est ce que recherchent les refondateurs. Ils veulent créer de nouveaux foyers d’antagonisme afin que rien n’avance, alors qu’on a l’impression que le gouvernement est au travail. Gbagbo est donc là, dans son marigot, abonné à son jeu favori, le dilatoire. Mais, passer son temps à remettre continuellement en cause les acquis du processus, produira un effet boomerang. Cela est sûr. L’horizon est loin d’être dégagé pour la Côte d’Ivoire. Loin s’en faut.
PAR CHARLES SANGA